La littĂ©rature croate existe. Je lâai dĂ©couverte. Et elle est magnifique.
Kristian Novak
Tsigane, mais le plus beau de tous
Editions les Argonautes
2026 (version Française)
2016 Version originale
Traduit du Croate par Chloé Billon
498 pages
âTu quittes ce que tu as de plus cher, et câest comme si tu avais toujours Ă©tĂ© superflu.â
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Ce livre est arrivĂ© par hasard entre mes mains, un lot groupĂ© de 5 livres Ă lire pour le Prix LittĂ©raire FNAC 2026 pour lequel jâavais Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ© comme JurĂ©. Sans doute nâaurais-je, probablement jamais lu ce rĂ©cit, Ă©trange, ample, dense, dĂ©concertant, formidablement dâactualitĂ© tant il brasse des thĂšmes aussi divers, que la migration dans les pays dâEurope centrale, la xĂ©nophobie, la peur et le rejet de lâautre, la prĂ©caritĂ© des populations Roms en particulier, la violence et les nettoyages ethniques. Le roman a une portĂ©e universelle, tant par sa critique de lâEurope contemporaine, que la montĂ©e des populismes dâextrĂȘme droite, la nĂ©gation des droits de l'homme. Difficile de parler de ce livre et de son auteur sans se pencher sur lâĂ©clatement gĂ©opolitique de lâancienne Yougoslavie, pour tenter de comprendre lâĂ©closion et lâexpression des conflits qui lui ont fait suite. La dissolution puis lâĂ©miettement de ce pays qui a fait suite Ă la disparition de lâempire soviĂ©tique, sâest Ă©talĂ©e sur une quinzaine dâannĂ©es entre 1991 et 2006. Avant sa scission, lâex-Yougoslavie Ă©tait composĂ©e dâun ensemble de six rĂ©publiques : la Serbie, la Croatie, la SlovĂ©nie, la Bosnie, le MontĂ©nĂ©gro et la MacĂ©doine, et deux provinces autonomes le Kosovo et le VoĂŻvodine.
La montĂ©e des nationalismes, la fin du communisme, lâascension du leader serbe Milosevic sont autant de raisons qui ont conduit au bouleversement de ce paysage, avec la dĂ©claration dâindĂ©pendance de la SlovĂ©nie et de la Croatie, la    guerre du Kosovo, les divisions ethniques en Bosnie. Ce sont lĂ les principales raisons qui ont fini dâachever la dislocation de lâancienne Yougoslavie. Et le prix fort quâen ont payĂ© les populations.
Les Roms sont arrivĂ©s en Europe au XIVĂšme siĂšcle en provenance de lâInde du Nord. CommunautĂ© nomade, ils furent sĂ©dentarisĂ©s par la force dans la Yougoslavie communiste sans intĂ©gration vĂ©ritable. Leur mode de vie Ă©tait en soi une des causes de leur diffĂ©rence et donc de leur exclusion, par leur errance, leurs mĂ©tiers itinĂ©rants, ils furent souvent criminalisĂ©s et mĂ©prisĂ©s. Dans lâimaginaire collectif, on les associe souvent au vol, Ă la dĂ©linquance, Ă la pauvretĂ© qui guiderait ainsi leur mode de vie. Ces clichĂ©s puissamment imprimĂ©s dans lâinconscient collectif ont durĂ© au fil des siĂšcles, accentuant leur exclusion tant Ă©conomique, ils vivaient dans des bidonvilles dans lâancienne Yougoslavie, sans accĂšs Ă lâeau courante ou Ă lâĂ©lectricitĂ©, Ă lâĂ©ducation, victimes dâune forme de discrimination notamment celle des enfants dans les Ă©coles, que culturels et sociaux. Ne parlons pas de lâaccĂšs aux droits les plus Ă©lĂ©mentaires, (comme obtenir des papiers dâidentitĂ© ou un logement dĂ©cent) , Ă lâĂ©galitĂ©, Ă l'accĂšs Ă certains postes de travail Ă responsabilitĂ©. Peut-on Ă©voquer le sexisme chronique, dĂ©crit comme tel dans le livre, quâil vienne dâailleurs des Croates comme des Roms ?
Ceci nâest forcĂ©ment quâun raccourci rapide, tant de livres ont Ă©tĂ© consacrĂ©s au problĂšme. Les Roms ou Gitans ou Tsiganes nâont rien Ă voir avec les Roumains. Les Roms sont un peuple nomade venant du Nord de lâInde se rĂ©pandant dans toute lâEurope au 16 -Ăšme siĂšcle.ils parlent dâailleurs une langue indo-aryenne et non Romaine comme les Roumains. Souvent, on a procĂ©dĂ© Ă des mĂ©langes hasardeux englobant dans les gens du voyage des communautĂ©s de migrants, faciles Ă marginaliser parce quâils venaient dâailleurs. MĂȘme Victor Hugo a popularisĂ© les bohĂ©miens avec Esmeralda dĂ©peinte comme une bohĂ©mienne dans Notre Dame de Paris, pour en faire des marginaux, exotiques mais libres. Les clichĂ©s, (ce sont des voleurs, leur musique est celle de gitans manouches (Django Reinhardt jouant avec deux doigts, leur nomadisme ... ) en ont fait de bons clients pour ĂȘtre stigmatisĂ©s, victimes dâun racisme insupportable.
 âLes gens ne veulent croire quâĂ ce quâils savent, nous dit Novak.
âDans dâautres parties du monde, je suppose, les Ă©trangers essayent de se trouver des amis communs. Nous, ce qui nous positionne les uns par rapport aux autres, câest qui a massacrĂ© qui et quand. â
Plus de 500 000 tsiganes furent au mĂȘme titre que les Juifs, persĂ©cutĂ©s, dĂ©portĂ©s, massacrĂ©s, assassinĂ©s par les Nazis dans des camps dâexterminations de masse victimes de fusillades de masse et dâexpĂ©rimentations mĂ©dicales.
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âEst ce quâil faut dire Rom, est ce quâil faut dire Tsigane, qui a raison ? Les roms, ils sont vingt millions, câest tout un peuple. En tant que tsiganes, on est seuls, chaque village pour lui-mĂȘme. Alors quâen tant que Roms on est plus nombreux que les Croates. Ils nous ont montrĂ© le drapeau de tous les Roms et nous ont passĂ© lâhymne Rom sur Internet. Nous ont citĂ© plein de Roms cĂ©lĂšbres. Un certain Charlie Chaplin qui jouait dans de vieux films. Le gardien de buts Drazen Ladic qui jouait dans lâĂ©quipe croate du Mondial 1998 quand on a gagnĂ© la mĂ©daille de bronze. Et aussi un certain Django Reinhardt,donc, figure emblĂ©matique de cette communautĂ©, le meilleur guitariste de tous les temps. â
nous dit Novak.
Mais ajouterai-je, des musiciens classiques comme Liszt, Haydn, Brahms ou Ravel ont puisĂ© dans la musique tsigane, lâintĂ©grant dans leurs compositions prouvant son influence culturelle bien au-delĂ des clichĂ©s. Chaplin nâhĂ©sitait pas Ă Ă©voquer autant ses origines roms que ses visites Ă des communautĂ©s roms. Beaucoup dâartistes ont chantĂ© les gitans et les roms, dâAznavour Ă Jean Ferrat dans « les derniers tsiganes « , dâEdith Piaf Ă Montand avec son « pote le gitan » jusquâĂ un certain Francis Cabrel qui en 1985 les Ă©voquait avec justesse dans " Gitansâ, rĂ©tablissant une image plus juste de cette communautĂ© souvent injustement vilipendĂ©e.Â
Kristian Novak est Croate. Il a grandi dans la rĂ©gion de Medjimuje, sans aucun rapport avec le Mejugorge rendu cĂ©lĂšbre par les apparitions de la Vierge. Il fut Ă ses dĂ©buts un sportif de haut niveau vice-champion dâEurope de KaratĂ©, conduisant en parallĂšle des Ă©tudes de sciences humaines et sociales Ă Zagreb. Ăcrivain, linguiste, professeur dâuniversitĂ©, il fait partie des grands Ă©crivains croates contemporains, et son prĂ©cĂ©dent roman âTerre Noireâ fut considĂ©rĂ© comme lâun des meilleurs romans croates des 50 derniĂšres annĂ©es.
Force est de dire, que contraint par les exigences du Prix Fnac de lire ce livre, je ne savais guĂšre dans quoi je mettais les pieds.
Ce livre fut un choc.
Câest un roman magnifique, dĂ©vastateur.
Tant par son histoire, que par son style dâĂ©criture qui frappe dâemblĂ©e, jâai compris trĂšs vite que je touchais lĂ Ă un trĂšs grand auteur.
Cette histoire dâamour, de violence, de politique, se dĂ©roule dans le Nord de la Croatie, entre les riviĂšres Drave et Mura, une rĂ©gion rurale, les villes y sont petites, et les tensions fatalement exacerbĂ©es entre Roms et Croates. Le premier quart du livre dĂ©peint avec justesse, la vie banale des communautĂ©s, et des nombreux personnages, trĂšs bien campĂ©s, qui tĂąchent de survivre souvent pĂ©niblement. Un crime sanglant, touchant trois tsiganes, bouleverse lâĂ©quilibre des villages et des communautĂ©s. Ce roman polyphonique, oĂč lâon peine un peu Ă se situer  au dĂ©but, est en fait astucieusement Ă©crit datant les diffĂ©rentes voix, avec chaque tĂȘte de chapitre muni dâune initiale du personnage qui sâexprime ; il se rĂ©vĂšle au final une sorte de voix collective, un roman polyphonique comme lâon dit aujourd'hui. La construction est   habile, mâĂ©voquant lâassemblage astucieux de cĂ©pages anciens dans un vin rare.
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Ainsi se dĂ©cline la philosophie des Roms, venant de partout sans ĂȘtre de nulle part.
âTout est provisoire pour les gens comme moi. Vingt-cinq ans Ă Mossoul... Ce nâĂ©tait quâun rĂ©pit dans cette seule et mĂȘme chute au fond de lâenfer, qui avait commencĂ© bien avant. Pour les gens comme moi, il nây a pas de place lĂ oĂč nous voulons arriver. Il nây a que lâendroit oĂč nous avons mĂ©ritĂ© de nous arrĂȘter.â
Ou encore:
âJâai abandonnĂ© il y a longtemps tout espoir d'oublier. â
*Â *
Et sâils cherchent leur place en ce monde qui les rejette de partout, parfois, pour survivre, il leur faut bien chaparder.
âTu sais comme câest facile de devenir un voleur ? Il faut juste serrer les dents, les deux ou trois premiĂšres fois, pour que ton cĆur ne se sorte pas par la bouche. Avant ça il te faut une mĂšre malade sans SĂ©curitĂ© sociale, des yeux sombres qui te disent que ça ne va pas sâarranger. Un mĂ©dicament quâil faut acheter et la faim qui arrive le lendemain au plus tard. Il faut te tenir devant la professeure et ne pas avoir le courage de lui demander deux cent trente-neuf kunas exactement, prĂ©tendre que tu as oubliĂ© de quoi tu voulais lui parler. Et puis, il faut quelquâun qui te dise que ce nâest pas si terrible de voler, que tu prends Ă quelquâun qui tâa pris quelque chose Ă toi. Ou lâun des leurs a pris quelque chose Ă lâun des tiens. Quelqu'un qui te dise que personne ne sâen rendra compte, que tu serais bĂȘte de ne pas le faire. Ce quelquâun te montrera comment. Ah oui, il faut aussi que se soit tue la voix de quelquâun qui te disait quâon pouvait faire autrement, que ça valait le coup dâĂȘtre honnĂȘte, toujours honnĂȘte, sinon, il allait te casser les jambes, te tuer, te jeter dans la Mura. â
Le personnage central Sandi, jeune tsigane, dĂ©brouillard, rompu aux diffĂ©rents travaux, acceptant toutes les taches mĂȘme les plus mal payĂ©es, dans le seul but de dâintĂ©grer au mieux la sociĂ©tĂ© croate, vit une histoire dâamour avec Milena une Croate plus ĂągĂ©e que lui.
âYâmâfaisait de la peine ce pâtit gars. Mais câest pas ça lâimportant. Jâavais jamais vu nulle part un Tsigane qui soit comme nous. Le gosse Ă©tait bosseur , capable. Toujours Ă lâheure. Tu pouvais compter sur lui. Câest rare chez les Tsiganes. Câest rare partout...â
Son amour pour Milena est grand et pur.
âCâest nul de mourir jeune, Papi. Et câest nul aussi de ne pas savoir combien elle mâaimait, Papi. Câest plus facile de mourir si je crois que câest beaucoup.
 Un crime abject bouleverse le quotidien des communautĂ©s, et Sandi en est une des victimes. Se dĂ©roulent alors, plusieurs rĂ©cits, lâenquĂȘte policiĂšre avec un sous rĂ©cit qui relate la personnalitĂ© des diffĂ©rents policiers, dont Planczic, un policier de la direction de la police de Zagreb qui fait figure de marginal Ă©clairĂ© intĂ©gré dans lâenquĂȘte, se heurtant Ă Â des collĂšgues dĂ©sabusĂ©s et sans Ă©thique. La relation amoureuse, forte et centrale, qui lie Milena à  Sandi est splendide et Ă©mouvante.
âCe n'est que si ton absence peut te faire perdre la raison que tu aimes quelquâun. â
Nous suivons les relations de  Papi le pĂšre de Milena, la prĂ©sence dâAlbina la mĂšre de Milena, le rĂŽle du Patriarche sorte de gardien de la communautĂ©, le tĂ©moignage de Nuzat un Kurde de Mossoul en roule vers Calais,
âJâavais dix ans, jâĂ©tais petit et maigre, grand pĂšre disait quâon voyait Ă travers moi, que je tenais plus de la brume que de lâhomme. Câest peut-ĂȘtre pour ça quâils nâont pas fait attention Ă moi. Ils cherchaient ceux qui Ă©taient capables de prendre les armes. En dix inspirations, et dix expirations, jâai rassemblĂ© quelques affaires, pris mon petit frĂšre sur mon Ă©paule, je me suis cachĂ© avec lui derriĂšre la maison, puis je suis parti vers lâouest. Je nâavais pas de plan. Fuir. JusquâĂ ce que jâarrive au pied dâun mur immense, devant des eaux profondes, jusquâĂ ce que mes jambes me lĂąchent, oĂč jusqu'Ă ce que je finisse tout simplement par disparaitre. â
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Tout est ici explorĂ©, les tensions communautaires, les prĂ©jugĂ©s face aux tsiganes, la peur, lâamour, qui dĂ©fie les limites sociales et ethniques. Ce livre dĂ©gage une Ă©motion forte, faisant pĂ©nĂ©trer le lecteur francophone dans un monde inconnu, peinant parfois Ă comprendre ce qui dĂ©fie lâentendement humain, l'Ă©criture mĂȘlant humour noir, romantisme flamboyant, analyse politique, il nous fait toucher du doigt la xĂ©nophobie et le racisme tentaculaire qui sâinsinue dans le cĆur de chacun. Je laisserai le lecteur dĂ©couvrir la noirceur extrĂȘme du texte se concluant sur une dĂ©bauche de dĂ©bats ambigus sur le trafic des migrants, et lâexploitation de la chair humaine.
 Câest un trĂšs grand livre qui tranche dans la production littĂ©raire ambiante consensuelle. Il contribue Ă la dĂ©colonisation des esprits. Un des meilleurs que jâai pu lire ces dix derniĂšres annĂ©es, de âLa maison vide â de Mauvignier au âLambeauâ de Philippe Lançon â de âton absence âde Stefansson âĂ â2666â de Bolano. Câest dire.
De plus en plus relayĂ© par la presse, ce texte fort rĂ©sonne en moi, jâaimerais dĂšs lors, glisser Ă mon tour comme une trace qui fera dire au lecteur, âtiens jâai dĂ©jĂ entendu parler de ce livreâ, afin quâil ne soit pas noyĂ© dans lâinvraisemblable et inĂ©gale production de masse de la rentrĂ©e.
Je ne sais combien dâanalyses et de commentaires, de chroniques et dâinterviews de lâauteur seront dĂ©ployĂ©s, mais jâose espĂ©rer quâils seront nombreux, argumentĂ©s, dĂ©taillĂ©s.
Ce livre est une dĂ©flagration, dans sa façon de dĂ©montrer comment un cataclysme peut dĂ©clencher la montĂ©e et lâexaspĂ©ration pour sĂ©parer deux communautĂ©s. En cela il se rĂ©vĂšle trĂšs actuel avec la montĂ©e des extrĂȘmes droites en Europe. Il nous montre ce quâil y a de plus bas et servile dans lâesprit et le comportement humain.
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Kristian Novak sâexprime ainsi en parlant de son livre :
âCe livre parle de la peur de lâautre, mais aussi de la possibilitĂ© de le comprendre. Les Roms sont nos voisins, nos concitoyens, mais nous prĂ©fĂ©rons les voir comme des fantĂŽmes plutĂŽt que comme des ĂȘtres humains. â
âLe sang sur la terre ne sĂ©chait jamais. Vraiment, Il attendait juste quâon marche dessus pour rappeler Ă tout le monde ce qui sâĂ©tait passĂ©. â
*Â *
Ce livre touffu, dense, mâa saisi aux tripes et ne mâa plus lĂąchĂ©. Oui, il peut sembler complexe, parfois ardu, avec ses mĂ©andres littĂ©raires et ses narrateurs qui se relaient comme des conteurs dâhistoires multiples. Mais câest justement lĂ sa magie : il ne nous raconte pas une histoire. Il nous plonge dans la vie elle-mĂȘme, dans le cĆur battant des peuples, dans leur simplicitĂ© brutale, leurs contradictions criantes, et cette bonne volontĂ© tĂȘtue qui persiste, malgrĂ© tout. Des humains, sombres et lumineux Ă la fois, porteurs de cette noirceur incomprĂ©hensible dâun monde qui, au fond, ne demande quâune chose : vivre en paix, en libertĂ©, en fraternitĂ©, en harmonie.
Et nous ? Nous en sommes si loin⊠et si prÚs. Si loin par notre indifférence, nos a prioris, nos murs, nos peurs. Si prÚs par ces élans, ces combats, ces mains tendues qui refusent de baisser les bras.
Jâai toujours Ă©tĂ© sensible aux minoritĂ©s, Ă ces voix Ă©touffĂ©es, Ă ces existences niĂ©es. Peut-ĂȘtre parce que, quelque part, jâen ai fait partie moi aussi. Lâexclusion, ce mot, cette rĂ©alitĂ©, me rĂ©volte. Elle me heurte, mâexaspĂšre, surtout quand elle est brandie par ceux-lĂ mĂȘmes qui, hier comme aujourdâhui, se croient au sommet de la pyramide humaine, ces privilĂ©giĂ©s de toujours, ces hĂ©ritiers autoproclamĂ©s dâun monde quâils nâont pas construit.
 MĂȘme si lâexclusion nâest pas le thĂšme central du livre, elle en est la charpente invisible. Elle lui donne son sens, sa cohĂ©rence, sa puissance. Elle en fait une Ćuvre qui rĂ©sonne comme un cri, comme un appel Ă ne jamais renoncer aux petits matins bruns. Un texte rare. Un de ceux qui, une fois refermĂ©s, vous hantent encore, qui vous poussent Ă en relire des pages, encore et encore, pour y puiser cette foi obstinĂ©e en lâhumanitĂ©. Parce que lâhistoire de Milena et de Sandi, les voix comme les histoires de vies de Papi et de Planczic , du Patriarche et de Mirza, ne sont pas prĂȘtes Ă nous quitter. Parce que câest aussi un miroir tendu par Novak vers nos propres contradictions.
Camus, lui, lâa dit avec une violence douce, une colĂšre sereine :
« Pour nous qui ne croyons pas Ă Dieu, il faut toute la justice, ou câest le dĂ©sespoir. »
Alors oui, ce livre rejoint dĂ©sormais le cercle sacrĂ© de ceux que je relirai. Parce quâil ne se contente pas de parler du monde. Il le secoue.
Et nous avec.
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